La cause de la critique, c'est la cause de la démocratie

Rouge au carré

Rouge au carré ou carré du rouge

« La  cause de la critique, c’est la cause de la démocratie », belle réflexion qui vient clore les propos de Luc Boltanski, sociologue, interrogé par le journal le Monde ( 12/07/2012) sur sa prochaine « leçon inaugurale » lors des XXVIes rencontres de Pétrarque qui se tiendrontles 16-20 juillet 2012 à Montpellier sur le thème «  Notre avenir est-il démocratique ? »

La cause de la critique, on pourrait dire aussi que c’est la cause de la philosophie, c’est d’ailleurs sur ce terrain là qu’elle a acquis ses lettres de noblesse : il suffit d’évoquer l’oeuvre de Kant , pour ne citer que lui, et sa  » critique  de la raison pure » ou « de la raison pratique ».

Mais revenons sur le terrain de la sociologie et de la politique .

La critique n’a pas bonne presse en général, c’est le résultat de l’effet « pensée dominante ». On passe son temps à faire le distinguo entre la bonne et mauvaise critique, entre la critique constructive et celle qui ne l’est pas. La critique, on en pleure ou on en rit, elle serait sentimentale, émotionnelle plus que  rationnelle. Elle ferait perdre du temps dans notre monde tyrannisé par l’urgence : quel militant n’a pas présent à l’esprit telle réunion où la critique est renvoyée dans les cordes du haut d’un «  il faut avancer, on ne va pas s’attarder là-dessus ». La critique qui pulvérise des bénis oui oui de toutes sortes,  si elle n’est pas confortable, est pourtant nécessaire, voire déterminante dans le champ politique : il faut donc s’y préparer plutôt que la nier.

Luc Boltanski développe l’idée que la critique est « réflexivité ». Ainsi on pourrait dire qu’elle met en œuvre un pouvoir d’interprétation, d’aménagement qui met en scène l’être humain face aux situations auxquelles il participe. Le sociologue est conduit à observer que « la critique s’ancre dans la singularité des personnes et des situations ». Somme toute, la critique serait  la marque de la diversité ,de « l’humain d’abord ».

Curieusement on retrouve la notion de réflexivité dans les écrits de ce grand argentier, philosophe qu’est George Soros (voir «  Le chaos financier mondial » ed presses de la cité ou « l’Alchimie de la Finance »). Il en fait le cadre conceptuel de son approche des marchés financiers à l’inverse des théories économiques qui « excluent de façon dogmatique toute considération de la faillibilité et de la réflexivité » Il critique la raison financière et la rationalité ultralibérale qui écartent à tort le principe d’incertitude lié à l’activité humaine. Pour tous ceux qui croient en l’efficience du marché financier et à la théorie des anticipations rationnelles, G Soros passe pour un hurluberlu. Les temps de crise que nous traversons prouvent qu’ils ont tort : là où la régulation politique fait défaut la critique a du mal à s’imposer. Mais les instances financières ne sont pas les seules à mettre en cause.

On peut affirmer, à la suite de Luc Boltanski, que « c’est le fait même d’être confronté à la critique qui donne vie aux institutions » et que «  ce qu’elles édictent (en règles c’est-à-dire en contenus du principe d’obéissance) n’est justifiable qu’à la condition de demeurer ouvert à l’interprétation et à la critique.(…) « Si l’on veut restaurer  la croyance dans la démocratie, il faut défendre la cause de la critique »

Aprés la fonction « cognitive » qui nous éveille ( la curiosité)  la critique doit assurer la fonction causative qui nous anime ( la contradiction) L’une ne va pas sans l’autre.

L’émancipation politique, entendue comme un égal accès à la critique, et la possibilité de l’exprimer comme de la manifester, apparaîtrait comme une exigence nécessaire de la société démocratique. Point de raison d’Etat, point de volonté de dissimulation ou mensonge des autorités. La critique trouve son creuset dans la transparence.

Poser l’émancipation politique par la voie ( ou la voix) de la critique, revient à tracer le chemin de l’engagement politique, celui  qui redonne à l’action politique la force de se soustraire aux conservatismes de tous ordres et ouvre vers d’autres possibles. L’enjeu est évidemment à l’ordre du jour en période de crise du capitalisme.

Or l’engagement politique est paradoxalement réducteur de l’esprit critique et les partis politiques qui sont censés organiser la critique ne sont pas conçus comme lieux de dispute, on a pris l’habitude d’exporter  la discussion qui se fragmente à l’extérieur.  Ces  facteurs, on l’aura compris, favorisent à la fois professionnalisation de la politique,  primat des logiques électoralistes et désaffection du citoyen qui rechigne à s’encarter.

Toute organisation partisane devrait cependant prendre soin de veiller à son émancipation interne : la liberté de critique. Cette tâche est ardue, cependant on ne peut s’y dérober si on a la prétention d’appliquer le principe à la société toute entière.